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Franchement, Albert ne se sent pas bien.
Il ne se sent vraiment pas bien. Et il ne sait pas pourquoi.
Pourtant, jusqu’ici, le voyage s’est très bien passé.
Il faut dire que le comité d’entreprise de Denise a mis le paquet: quinze jours en Chine sur les sites les plus remarquables, dans des hôtels plus que confortables, et à un prix au ras des pâquerettes ! Il n’y a pas eu besoin d’insister et Albert ne s’est pas fait prier.
Les saveurs délicates et le raffinement subtil de l’extrême orient, qui n’en a jamais rêvé ?
Le circuit ? Hong-Kong, encore sous domination britannique, premier contact avec des foules besogneuses aux visages impénétrables, puis Guilin et ses paysages en pains de sucre, Shanghai la grouillante , où le mot gratte-ciel est encore inconnu, Suzhou , la Venise Orientale et son labyrinthe de canaux , Xian et ses milliers de guerriers endormis, et enfin Pékin, la mystérieuse qui ne s’est pas encore acoquinée avec le monde capitaliste.
Une occasion unique pour Albert, qui n’a jamais beaucoup voyagé, de voir ce pays plusieurs fois millénaire avec un œil d’enfant émerveillé.
Albert ne se sent pas bien.
Déjà, au réveil, c’était la petite forme .Il n’a qu’à peine touché au somptueux buffet du Grand
Hôtel de la Paix qui jouxte la Place Tien An Men, mais quand on est juste à côté de la Cité Interdite, on ne peut pas ne pas y aller, n’est-ce pas ?
Aussi, c’est en traînant un peu les pieds mais avec une curiosité intacte qu’il a suivi son groupe dans le dédale de ces édifices disséminés sur quelque soixante-dix hectares.
Mais là, il n’en peut plus et entre le Palais de la Pureté Céleste et celui de la Tranquillité Terrestre il a préféré faire une pause .Un vieux banc de pierre, adossé à un mur que le soleil n’a pas encore inondé, l’attendait. Il s’y est vite installé, ou plutôt avachi, juste à côté de quatre petites vieilles fripées qui gloussent en le voyant. Vêtues de grandes tuniques gris-bleu qui semblent être la tenue autorisée, c’est-à-dire obligatoire, elles tricotent des petits morceaux de tissus multicolores où le rouge domine. Futurs patchworks pour touristes aux poches garnies.
Elles parlent fort en riant aux éclats. Mais quel spectacle effrayant que de voir leurs dents qui ressemblent à s’y méprendre à des touches de piano. Albert calcule vite : au moins une dizaine de caries par personne, multipliée par plus d’un milliard d’habitants! C’est inouï ! S’installer dentiste à Pékin, quel bonheur !
Mais Albert préfère s’en désintéresser. Il a autre chose en tête et se demande bien ce qui a pu le mettre dans cet état. Certains disent que dans les avions de la Cathay Pacific les systèmes de ventilation ne sont pas bien entretenus et que les bactéries y copulent à tour de bras. Il aurait donc été contaminé entre Xian et Pékin ? Mais pourquoi lui, et pas les autres ? Non, ce serait plutôt une sorte d’intoxication alimentaire. On mange en Chine mais en matière d’hygiène et de nutrition il y a sûrement des progrès à faire, et si l’œil est sans cesse sollicité, les narines le sont hélas aussi.
Car au pays de Confucius il y a des odeurs qu’Albert ne pourra jamais oublier .Jamais.
Celles nauséabondes des canaux pollués où flottent des tonnes d’immondices , comme celles du jus noirâtre qui s’échappe des poubelles odorantes abandonnées devant des bâtisses qui n’ont jamais connu de caniveaux.
Les marchés eux-mêmes n’échappent pas à la règle. Enfin, pas tous.
Le marché aux oiseaux à Hong-Kong a été pratiquement une promenade de santé Dans ses innombrables petites ruelles étroites et encombrées , il était plaisant d’y admirer une multitude de volatiles multicolores, chacun jouant sa partition dans une cacophonie sans chef.
Mais d’autres marchés ont laissé à Albert des souvenirs plus marquants.
Fruits, légumes épices, ça passe. Des fragrances souvent inconnues, parfois fortes mais pas forcément désagréables.
Où ça se corse un peu, c’est côté viande et poissons. Albert se souvient d’y être allé courageusement sur la pointe des pieds !. Des carcasses d’animaux sans doute venus d’une autre planète sont entassées en vrac à l’air libre. Quant aux poissons ,ils sont vraiment horribles ; et quand on voit leur état de fraîcheur on se demanderait presque si certains ne sont pas venus à pied jusqu’ici ! Ils font peur. Albert qui taquine volontiers la friture l’été sur la côte n’aimerait pas avoir la plupart d’entre eux au bout de sa ligne !
Mais vous n’avez encore rien vu. Un peu plus loin, des grenouilles monstrueuses qui ont réussi à se faire presque aussi grosses que le bœuf, voisinent avec des caisses où grouillent des serpents qui agrémenteront un repas recherché. Un peu à l’écart, des tortues dont on a ôté la carapace baignent dans des gamelles sanguinolentes en attendant de devenir une soupe à la couleur indéfinissable !
Rien que d’y repenser Albert sent que son petit déjeuner ne tiendra pas toute la matinée.
C’est sûr : il a été empoisonné !
Sans doute dans ce petit restaurant, une infâme gargote où il est préférable de ne pas voir les cuisines ni avant ni après. Le cuistot a passé sa tête par une sorte de lucarne, elle est effrayante. Et c’est sûrement lui qui a tripoté avec ses doigts boudinés les trente-deux raviolis différents qu’il a fallu avaler !
Cette année c’est l’année du cochon, mais lui il a dû en rester à l’année du rat ou du singe !
La nausée.
Albert relève un peu la tête .Son regard se trouble. Les toits de tuiles vernissées ,jaunes, vertes, quelquefois noires perdent leur éclat et s’estompent comme emportées par une brume de chaleur.
Albert est de plus en plus mal.
Il essaie de se remémorer les effluves de camphre et d’encens qui parfumaient délicatement sa chambre d’hôtel. Rien n’y fait. Il sent qu’il va s’évanouir.
Ha ! Enfin ! voilà Denise et son groupe qui ne sont plus très loin.
« Ils ne m’ont pas vu. Vite, il faut que je leur dise que je suis là.. »
Albert se lève. Un pas, un seul, il n’en fera pas deux.
Il s’écroule sur les dalles luisantes polies par des millions de petits pieds chinois.
Ses quatre voisines affolées s’éparpillent en criant quelque chose qui veut sans doute dire « le dragon va mourir, le dragon va mourir !… »
Denise et ses collègues sont déjà là.
Un peu d’eau sur le visage. Il revient à lui. Il sourit. L’alerte est passée.
Finalement le dragon n’est pas mort.
Dix-huit années se sont écoulées.
Et la Chine n’est plus qu’un lointain et mauvais souvenir.
Dix-huit années où Albert a évité tout contact avec .
Pas une seule fois au restaurant chinois.
Pas un film ou un documentaire sur la Chine. Rien.
Les chinois sont quelques centaines de millions de plus, ils sont en train de devenir les maîtres du monde : il s’en fout.
Il a banni de son vocabulaire le verbe chinoiser et a même jeté aux ordures le chinois que Denise utilisait en cuisine
Et ça pourrait durer longtemps encore comme ça.
Mais il vient de se passer quelque chose. Quelque chose de terrible. Son beau-frère lui a téléphoné ce matin. Il était l’année dernière dans ces régions-là.
Elle s’appelle Kiang-Si. Elle débarque la semaine prochaine .Les papiers sont prêts. Il l’épouse dans deux mois.
Franchement Albert ne se sent pas bien.
Il ne se sent vraiment pas bien.
Mais aujourd’hui il sait pourquoi…
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